21 février 2008
Folie et sagesse de la Croix
"Alors
que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de
sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les
Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs
et Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce
qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est
faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes." 1Co 1, 22-25.
Pourquoi la Croix est-elle folie pour les Grecs?
Plusieurs
réponses sont possibles. Pour en donner l'une ou l'autre, il faut se
souvenir de ce que proposent les sagesses des Grecs.
Le platonicien
cherche à se délivrer de l'emprise du corps par l'exercice de son
intelligence, seule partie réellement divine en l'homme. Cette
délivrance n'est accessible qu'au petit nombre, et pour cette raison
c'est une élite qui doit régir la cité.
Le stoïcien, lui, cherche l'apatheia,
l'absence de passion; il s'applique à accepter ce qui ne dépend pas de
lui, afin de ne pas être troublé par les événements adverses. Il
recherche le bonheur dans la vertu, par la maîtrise de soi.
Mais pour qui accepte un Dieu mort et ressuscité, cela n'a plus de sens.
En
effet, si Dieu s'est fait homme, si Dieu lui-même a vécu dans un corps
mortel, alors le corps n'est pas un tombeau, et l'intelligence n'est
pas une petite divinité. Dès lors, les plus intelligents perdent leurs
privilèges: seul compte l'amour qui va jusqu'à donner sa chair et son
sang, que l'on prodigue parce qu'ils sont précieux.
De même, si Dieu
a souffert, si l'on peut être l'homme le plus accompli et souffrir -
car le Christ était homme et Dieu - alors l'idéal de l'apatheia
perd toute sa valeur. Au regard de l'amour du Christ, la "vertu"
stoïcienne apparaît comme un égoïsme qui ne dit pas son nom. Et
surtout, pour admettre la Croix, le "sage" doit perdre l'illusion
qu'une vie parfaite serait exempte de souffrance: l'amour est plus
exigeant que la maîtrise de soi.
Pourquoi la Croix est-elle scandale pour les Juifs?
Là aussi
plusieurs réponses sont possibles, mais on peut avancer celle-ci: les
Juifs du temps de Jésus attendaient un Messie triomphant, qui ferait
triompher son peuple. Au lieu de cela, ils reçoivent un Sauveur
condamné comme le dernier des criminels. Ce ne peut être qu'un scandale
pour des hommes "pieux" qui croient que la reconnaissance sociale est
le signe d'une bénédiction de Dieu. Car si Dieu lui-même a été un
"exclu", il faut abandonner l'illusion que le "juste" sera reconnu et
honoré.
Ces illusions sont toujours les nôtres aujourd'hui. Nous n'avons pas
cessé d'estimer l'intelligence ou le prestige social davantage que
l'amour. Nous n'avons pas cessé de croire que si nous
vivons "comme il faut", notre vie sera vierge de souffrance.
Le
stoïcisme ne fait plus recette aujourd'hui, mais le bouddhisme et le
New Age ont pris le relai: si tu souffres, dit le bouddhisme, c'est à
cause de ton "ego"; si tu souffres, dit le New Age, c'est parce que tu
n'es pas en "harmonie" avec les forces de la nature.
A l'inverse,
l'évangile du Christ nous dit que celui qui aime souffrira, et qu'il y
aura des moments où tout ne sera pas "harmonieux". Il nous dit également
que ceux qui vivent dans l'intimité de Dieu ne seront pas honorés, mais
méprisés.
Le bonheur chrétien - car l'évangile nous dit aussi que nous
serons heureux - ne consiste pas à se soustraire à la souffrance ou au
rejet, mais à aimer jusque dans la souffrance et le rejet.
"Le bonheur chrétien?"...
Sans doute, c'est celui que nous annoncent
les Evangiles. Mais certains chrétiens prêchent un autre bonheur. Pour
les uns, celui qui vit selon le Christ sera constamment souriant, parfaitement "stable", il
sera délivré de ses "blessures", il ne souffrira plus. Pour les autres,
l'homme qui aime Dieu sera "béni" par la richesse et le prestige
social. Si l'on met ensemble ces deux promesses, on obtient le credo
des télévangélistes américains: le chrétien accompli sera "wealthy and healthy", riche et sain de corps et d'esprit, c'est-à-dire débarrassé de toute souffrance.
Cette sagesse trop humaine, nous dit saint Paul, est une folie pour Dieu. Non seulement elle justifie toutes les injustices ("si mon prochain souffre ou s'il est pauvre, c'est parce qu'il est pécheur..."), mais en plus elle nous rend aveugles à l'essentiel: l'amour qui veut la justice pour tous, et qui accepte l'injustice pour lui-même.
Commentaires
Malheureusement, "wealthy and healthy", c'est ce qu'attendent beaucoup de chrétiens...
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