29 février 2008
L'affirmation du monde
"J'ai
interrogé la terre et elle m'a dit: 'Je ne suis pas'; et tout ce qu'il
y a aussi en elle a confessé la même chose. J'ai interrogé la mer et
les abîmes et tout ce qui rampe parmi les âmes vivantes et ils m'ont
répondu: 'Nous ne sommes pas ton dieu, cherche au-dessus de nous.' J'ai
interrogé le souffle des brises et l'air tout entier avec ses habitants
m'a dit: 'Anaximène* se trompe, je ne suis pas Dieu'. J'ai interrogé le
ciel, le soleil, la lune, les étoiles: 'Nous non plus, nous ne sommes
pas le dieu que tu cherches', disent-ils. Et j'ai dit à tous ceux
qui se tiennent autour des portes de ma chair: 'Parlez-moi de mon Dieu,
que vous n'êtes pas, dites-moi quelque chose de lui.' Et ils
s'écrièrent d'une grande voix: 'C'est lui-même qui nous a faits.' Mon
interrogation était la tension de mon désir et leur réponse était leur
beauté."
Saint Augustin, Confessions, X, 6, 9.
Le désir d'Augustin, parce qu'il est infini, se heurte aux défauts des choses finies. C'est lorsqu'il reconnaît que nulle d'entre elles n'est Dieu, qu'il peut apprécier pleinement leur beauté, et avec d'autant plus d'admiration qu'il les considère dans l'horizon de Celui qui les a faites.
Si nous faisons d'une chose finie notre absolu, notre désir ne sera
jamais comblé. Peut-être s'éteindra-t-il à la longue, en raison de
notre lassitude. Mais cela n'est-il pas pire encore qu'un
manque continuel?
Dieu seul, qui est infini, comble parfaitement notre désir sans l'éteindre jamais.
Nous n'acquiescerons jamais réellement au monde si nous voulons en faire notre dieu, si nous refusons de voir qu'il est imparfait. Si nous attendons tout du monde, ou bien nous serons déçus et nous finirons par le haïr, ou bien nous devrons, jusqu'à un certain point, renier notre désir et notre espoir, et oublier ce que nous sommes.
Par-delà l'idolâtrie du monde ou son rejet, l'amour de Dieu nous
donne d'aimer les choses à leur juste valeur. Elles ne sont pas tout,
car elles ne sont pas Dieu. Mais elles ne sont pas rien: elles sont
l'oeuvre de Dieu, et à ce titre elles sont bonnes et nous parlent de Sa bonté.
Il est donc sensé de les aimer pour leur Origine, et il est
sensé de les aimer pour elles-mêmes, mais il est insensé de les aimer
plus que leur Origine.
Ainsi, la foi n'implique pas, comme on le croit souvent, une négation du monde. Mais la reconnaissance du Dieu créateur ouvre l'espace nécessaire à un véritable Oui à la terre et à notre existence sur la terre.
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*Anaximène: philosophe présocratique qui faisait de "l'air" le principe fondamental du réel.
21 février 2008
Folie et sagesse de la Croix
"Alors
que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de
sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les
Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs
et Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce
qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est
faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes." 1Co 1, 22-25.
Pourquoi la Croix est-elle folie pour les Grecs?
Plusieurs
réponses sont possibles. Pour en donner l'une ou l'autre, il faut se
souvenir de ce que proposent les sagesses des Grecs.
Le platonicien
cherche à se délivrer de l'emprise du corps par l'exercice de son
intelligence, seule partie réellement divine en l'homme. Cette
délivrance n'est accessible qu'au petit nombre, et pour cette raison
c'est une élite qui doit régir la cité.
Le stoïcien, lui, cherche l'apatheia,
l'absence de passion; il s'applique à accepter ce qui ne dépend pas de
lui, afin de ne pas être troublé par les événements adverses. Il
recherche le bonheur dans la vertu, par la maîtrise de soi.
Mais pour qui accepte un Dieu mort et ressuscité, cela n'a plus de sens.
En
effet, si Dieu s'est fait homme, si Dieu lui-même a vécu dans un corps
mortel, alors le corps n'est pas un tombeau, et l'intelligence n'est
pas une petite divinité. Dès lors, les plus intelligents perdent leurs
privilèges: seul compte l'amour qui va jusqu'à donner sa chair et son
sang, que l'on prodigue parce qu'ils sont précieux.
De même, si Dieu
a souffert, si l'on peut être l'homme le plus accompli et souffrir -
car le Christ était homme et Dieu - alors l'idéal de l'apatheia
perd toute sa valeur. Au regard de l'amour du Christ, la "vertu"
stoïcienne apparaît comme un égoïsme qui ne dit pas son nom. Et
surtout, pour admettre la Croix, le "sage" doit perdre l'illusion
qu'une vie parfaite serait exempte de souffrance: l'amour est plus
exigeant que la maîtrise de soi.
Pourquoi la Croix est-elle scandale pour les Juifs?
Là aussi
plusieurs réponses sont possibles, mais on peut avancer celle-ci: les
Juifs du temps de Jésus attendaient un Messie triomphant, qui ferait
triompher son peuple. Au lieu de cela, ils reçoivent un Sauveur
condamné comme le dernier des criminels. Ce ne peut être qu'un scandale
pour des hommes "pieux" qui croient que la reconnaissance sociale est
le signe d'une bénédiction de Dieu. Car si Dieu lui-même a été un
"exclu", il faut abandonner l'illusion que le "juste" sera reconnu et
honoré.
Ces illusions sont toujours les nôtres aujourd'hui. Nous n'avons pas
cessé d'estimer l'intelligence ou le prestige social davantage que
l'amour. Nous n'avons pas cessé de croire que si nous
vivons "comme il faut", notre vie sera vierge de souffrance.
Le
stoïcisme ne fait plus recette aujourd'hui, mais le bouddhisme et le
New Age ont pris le relai: si tu souffres, dit le bouddhisme, c'est à
cause de ton "ego"; si tu souffres, dit le New Age, c'est parce que tu
n'es pas en "harmonie" avec les forces de la nature.
A l'inverse,
l'évangile du Christ nous dit que celui qui aime souffrira, et qu'il y
aura des moments où tout ne sera pas "harmonieux". Il nous dit également
que ceux qui vivent dans l'intimité de Dieu ne seront pas honorés, mais
méprisés.
Le bonheur chrétien - car l'évangile nous dit aussi que nous
serons heureux - ne consiste pas à se soustraire à la souffrance ou au
rejet, mais à aimer jusque dans la souffrance et le rejet.
"Le bonheur chrétien?"...
Sans doute, c'est celui que nous annoncent
les Evangiles. Mais certains chrétiens prêchent un autre bonheur. Pour
les uns, celui qui vit selon le Christ sera constamment souriant, parfaitement "stable", il
sera délivré de ses "blessures", il ne souffrira plus. Pour les autres,
l'homme qui aime Dieu sera "béni" par la richesse et le prestige
social. Si l'on met ensemble ces deux promesses, on obtient le credo
des télévangélistes américains: le chrétien accompli sera "wealthy and healthy", riche et sain de corps et d'esprit, c'est-à-dire débarrassé de toute souffrance.
Cette sagesse trop humaine, nous dit saint Paul, est une folie pour Dieu. Non seulement elle justifie toutes les injustices ("si mon prochain souffre ou s'il est pauvre, c'est parce qu'il est pécheur..."), mais en plus elle nous rend aveugles à l'essentiel: l'amour qui veut la justice pour tous, et qui accepte l'injustice pour lui-même.
18 février 2008
La création de la différence
"Dès
l'origine de la création Il les fit homme et femme. Ainsi donc l'homme
quittera son père et sa mère, et les deux ne feront qu'une seule chair.
Ainsi ils ne seront plus deux, mais une seule chair. Eh bien, ce que
Dieu a uni, l'homme ne doit pas le séparer." Mc 10, 6-9.
C'est ce que répond Jésus aux pharisiens qui demandent si, conformément à la Loi de Moïse, il est permis de répudier sa femme.
Pour Jésus, cette prescription doit être dépassée.
Souvent, l'attitude du Christ est présentée comme une hypermorale.
Comme si, en plus de la Loi, il posait une règle absolue qui fait du
mariage entre l'homme et la femme la seule forme de vie acceptable, et
du divorce un tabou arbitraire dont la transgression entraîne un
châtiment.
Mais est-ce bien de cela qu'il s'agit?
Le Christ en réalité n'établit pas une règle, mais nous pousse à revenir au fondement même de la création.
L'homme
n'a pas été créé comme un individu autosuffisant, il a été créé dans la
différence, il est appelé à s'ouvrir à un(e) autre: "Il les fit homme et femme".
Dans le même temps, les êtres créés par Dieu sont appelés à s'unir.
Ainsi, tout en demeurant différents, ils ne sont plus séparés: "ils ne seront plus deux, mais une seule chair".
L'union parfaite de deux êtres qui conservent parfaitement leur identité: c'est le dynamisme même de l'amour, et c'est à cela que le Christ nous renvoie ici. Ce dynamisme est un élan infini: "Croissez et multipliez"... Il appelle toujours plus d'union dans plus de différence.
La différence humaine la plus visible, sans doute, est la différence
physique de l'homme et de la femme. Mais ce n'est évidemment pas la
seule. La différence entre deux êtres ne se réduit pas à la différence
sexuelle, qui elle-même ne se réduit pas à la différence génitale: il y
a du "masculin" et du "féminin" en chacun de nous.
De même qu'il y a
une infinie variété dans l'être, il y a une infinie variété dans
l'amour. Les uns aiment plus tendrement, les autres avec plus de force,
de passion. Les uns aiment une personne du sexe opposé, les autres une
personne du même sexe. Les uns aiment au sein du couple, les autres au
sein du célibat ou de la communauté. Dans tous les cas, ce qui fait la
qualité de l'amour n'est jamais quelque chose de matériel, mais la
capacité de donner gratuitement et de tenir bon dans cette prodigalité.
Que rejette donc le Christ?
Non pas le fait de casser un contrat,
mais de poser des actes qui vont à l'encontre du dynamisme de l'union -
et peut-être même de se croire juste en posant de tels actes.
Par
exemple le pharisien qui répudie son épouse par simple convenance;
l'homme qui bat sa femme (comment lui refuserait-on, à elle, le
divorce?); mais aussi tous ceux qui voudraient supprimer la différence
des autres, et qui, parce qu'ils la refusent au lieu de l'admettre dans
l'union de la charité, créent de la division: tous ceux-là "séparent"
ce que Dieu voudrait unir.
15 février 2008
Conscience et "obéissance"
"Si quelqu'un des ministres* commandait à un frère quelque chose de contraire à notre règle de vie ou à sa conscience, qu'il ne soit pas tenu de lui obéir; car il n'y a pas d'obéissance au nom de laquelle on puisse commettre une faute ou un péché." Saint François d'Assise, Première règle des Frères Mineurs, V.
On présente souvent le christianisme, en particulier dans sa forme catholique, comme une idolâtrie de l'obéissance. Et sans doute, cela n'est pas dépourvu de vérité: qui n'admettrait pas qu'il y a d'énormes excès dans la façon dont certains responsables d'Eglise exercent l'autorité, et plus encore, peut-être, dans le désir infantile de certains croyants qui ne cherchent dans la foi qu'un moyen d'échapper à leur liberté?
Pourtant, d'après saint François, même pour un membre de son ordre, l'obéissance doit toujours être subordonnée à l'écoute de la conscience. C'est alors seulement qu'elle peut être un moyen de cohésion dans la vie de l'ordre, et non pas une abdication de soi-même et un refus de Dieu. N'est-ce pas lui, en effet, que nous refusons d'écouter lorsque nous étouffons le murmure qui nous guide de l'intérieur?
*Les "ministres" sont les supérieurs des communautés. Le terme, qui signifie à l'origine "serviteur", renvoie à l'esprit dans lequel ils sont censés exercer leur fonction.
La haine du corps?
"Dieu sera glorifié dans l'ouvrage par lui modelé, lorsqu'il l'aura rendu conforme et semblable à son Fils. Car, par les Mains du Père, c'est-à-dire par le Fils et l'Esprit, c'est l'homme, et non une partie de l'homme, qui devient à l'image et à la ressemblance de Dieu. Or l'âme et l'esprit peuvent être une partie de l'homme mais nullement l'homme: l'homme parfait, c'est le mélange et l'union de l'âme qui a reçu l'Esprit du Père et qui a été mélangée à la chair modelée selon l'image de Dieu." Irénée de Lyon, Adversus Haereses, V, 6, 1.
Les chrétiens "haïssent-ils le corps"?
La réponse est très claire
dans ce passage: la "chair" est l'oeuvre de Dieu tout autant que
l'esprit, et c'est l'homme tout entier, non seulement son âme, qui est
appelé à partager la vie de Dieu. Le Christ lui-même est ressuscité
avec son corps, dont il n'a d'ailleurs jamais rien dit de mal...
Ces
lignes n'ont rien de nouveau: elles sont dues à saint Irénée (IIème
s.), dans un traité où il s'oppose aux "gnostiques" qui, eux, ne voient
dans le corps qu'un "tombeau".
Saint Irénée était un disciple de Polycarpe, lui-même, selon ses propres dires, disciple direct de saint Jean l'Evangéliste.
14 février 2008
Epicure et le Christ
"Il est doux,
quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à
la détresse d'autrui ; non qu'on trouve si grand plaisir à regarder
souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est
doux aussi d'assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les
batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger.
Mais la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par
la pensée des sages, ces régions sereines d'où s'aperçoit au loin le
reste des hommes, qui errent çà et là en cherchant au hasard le chemin
de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la
naissance, qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s'élever
au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir." Lucrèce, De natura rerum, livre II.
Ce
passage, dû au philosophe épicurien Lucrèce, est l'un de ceux qui m'ont
le mieux fait comprendre la particularité de la foi chrétienne:
j'entends par là tout autant la démarche de la foi elle-même, que le
Dieu qui est visé dans la foi.
Le sage
épicurien, en effet, regarde la condition humaine "depuis les hauts
lieux de la pensée". Il ne s'engage pas dans le monde, il se retire
dans son "Jardin" où il jouit tranquillement de sa propre sagesse.
A
l'inverse, le "sage" de l'Ancien Testament, comme l'auteur du livre de
l'Ecclésiaste, se lance dans le monde, il s'y engage en prenant des
risques:
"J'ai appliqué mon coeur à rechercher
et à sonder par la sagesse tout ce qui se fait sous les cieux: c'est là
une occupation pénible, à laquelle Dieu soumet les fils de l'homme. [...]
Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur.
[...]
J'ai dit en mon coeur: Allons! je t'éprouverai par la joie, et tu
goûteras le bonheur. Et voici, c'est encore là une vanité. [...]
Je résolus en mon coeur de livrer ma chair au vin, tandis que mon coeur
me conduirait avec sagesse, et de m'attacher à la folie jusqu'à ce que
je visse ce qu'il est bon pour les fils de l'homme de faire sous les
cieux pendant le nombre des jours de leur vie."
On le voit, l'Ecclésiaste explore la condition humaine avec sa chair et son sang, ce qui ne l'empêche pas d'être lucide.
Il y a une différence semblable entre
les dieux d'Epicure et le Dieu des Juifs. Les premiers jouissent de
leur béatitude divine sans se soucier des hommes; le second s'engage
dans leur histoire, il fait "alliance" avec eux, et reste fidèle à son
alliance bien qu'il soit rarement payé de retour.
D'après la
révélation chrétienne, Dieu pousse cet engagement pour les hommes
jusqu'à s'incarner: il se fait homme comme eux, afin qu'ils puissent
être réunis à la vie de Dieu. Ce Dieu fait homme pour les hommes, c'est
bien sûr Jésus-Christ. Il y a un monde entre ce Dieu solidaire et les
divinités d'Homère, qui ne quittent leur Olympe que pour séduire une
mortelle de temps en temps...
Dans l'incarnation, Dieu se confie aux hommes, il accepte de naître, de grandir, de mourir parmi eux. De même, la foi que Dieu attend de l'homme, c'est un engagement de toute la personne: c'est un élan de l'homme vers Dieu, malgré les doutes légitimes, malgré l'absence de preuve absolue. Mais à l'homme qui s'engage, il arrive que Dieu fasse le don d'une évidence qui surpasse toutes les preuves.
Les marchands chassés du temple
Il trouva dans le temple les vendeurs de boeufs, de brebis et de
pigeons, et les changeurs assis. Ayant fait un fouet avec des cordes,
il les chassa tous du temple,
ainsi que les brebis et les boeufs; il dispersa la monnaie des
changeurs, et renversa les tables; et il dit aux vendeurs de pigeons:
"Otez cela d'ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de
trafic."
Ses disciples se souvinrent qu'il est écrit: "Le zèle de ta maison me
dévore." Les Juifs, prenant la parole, lui dirent: Quel miracle nous
montres-tu, pour agir de la sorte? Jésus leur répondit: "Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai".
Les Juifs dirent: "Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et
toi, en trois jours tu le relèveras!" Mais il parlait du temple de son
corps. (Jn 2, 14-21)
En lisant ce texte, on pense tout
de suite aux échoppes de Lourdes, ou aux "Indulgences" contre monnaie
sonnante et trébuchante, ou aux prêches de certains pasteurs qui
exhortent leurs fidèles à donner toujours plus d'argent "à Dieu"
(c'est-à-dire à la paroisse). Et certes, le sens le plus "littéral" de
ce texte n'a rien perdu de son actualité.
Cependant, le récit le
suggère: ce n'est pas d'abord le temple de pierres, c'est l'homme qui
est le lieu où Dieu "réside", tout en étant infiniment au-delà de ce
lieu.
Que peut alors signifier pour nous l'épisode des changeurs?
Il
veut peut-être dire que nous devons laisser Dieu prendre la place qui
lui revient, qu'il faut faire "place nette" en nous-mêmes et dans notre
vie si nous voulons recevoir ce que Dieu nous donne.
Pour maître
Eckhart, chasser les changeurs, cela veut dire chasser de nous
l'attitude qui consiste à "faire commerce avec Dieu": je le prie pour
recevoir des bienfaits, j'attends de mes "mérites" une "récompense",
peut-être même une récompense éternelle. Or ce n'est pas à cela que le
Christ nous invite, mais à la gratuité.
Mais une autre lecture
est possible, et sans doute également juste. Les changeurs, cela peut
signifier aussi la masse des soucis "mercantiles" qui accaparent notre
esprit. Il y a une double aliénation dans notre mode de vie
d'aujourd'hui, une double façon dont la société nous rend étrangers à
nous-mêmes.
D'une part, on nous commande de consommer sans limite,
sans quoi il n'y aurait plus de "croissance". D'autre part, on nous
oblige à produire sans cesse, sans quoi il serait impossible de
consommer. Notre société tend donc à nous réduire à des machines qui
produisent et qui consomment, et à supprimer tout espace possible entre
ces deux activités.
Nietzsche le voyait déjà, et il préconisait, comme remède à cette hyperactivité et cet hédonisme destructeurs, un retour à l'otium,
au loisir humanisant de l'Antiquité. Il appelait même de ses voeux une
nouvelle "vie contemplative". A partir de cet espace vierge, sans
production, sans consommation, il est possible de redonner du sens à
notre travail comme à notre jouissance.
Faire place nette,
cela ne veut donc pas dire renoncer à ce que nous sommes, mais bien au
contraire libérer un espace où nous pouvons être ce que nous sommes.
Simplicité de Dieu
"Il reste que le premier des êtres doit être absolument simple" Thomas d'Aquin, Compendium, ch.9.
Lorsque l'on s'aventure à parler de Dieu, on est tenté de multiplier
sans fin ses "attributs", ses perfections, et ce n'est pas sans raison: la
réalité de Dieu n'est-elle pas d'une richesse, d'une complexité infinie?
Et
pourtant, on oublie souvent que Dieu, s'il peut être décrit comme
vivant d'une vie infiniment riche, peut aussi être considéré comme
"l'Être absolument simple".
Comment approcher cette simplicité?
Dieu serait-il ce qui reste
une fois que nous avons abstrait de notre pensée toute composition?
Serait-il quelque chose comme le vide infini rassemblé en un point?
Peut-être,
en un sens, car tout ce que nous disons de lui n'est jamais, dans
une certaine mesure, qu'une simple projection de notre être fini et
divisé. Dieu serait donc appréhendé par une négation, il serait un
"néant" par rapport à tout ce qui est: "Et je vis que ce néant était
Dieu", écrit Maître Eckhart.
Cependant, si nous y pensons bien, nous verrons que nos paroles sont
encore trop pauvres lorsque nous disons que Dieu est ce "rien". Nous en
disons encore trop: nous lui donnons déjà un nom humain.
Et quitte à
lui en donner un, ne devrions-nous pas choisir celui qui exprime au
mieux, non seulement sa transcendance (sa différence infinie) mais la
plénitude dont elle découle?
Quel pourrait être un tel nom?
Mon (très) vieil ami Jacques, que je vois à la messe tous les matins, me disait récemment: "Dieu n'est qu'amour. Après, on a rajouté des choses: 'il punit', etc. Mais en réalité Dieu n'est qu'amour, et on a rajouté des choses pour que la messe soit plus longue."
Cette réflexion peut sembler banale, mièvre ou naïve, mais je crois
qu'il n'en est rien. Si nous considérons que l'amour est le nom de la
simplicité de Dieu, alors elle apparaît dans une autre lumière.
L'amour
dont il est question n'est pas une émotion vague, une gentillesse
béate. Loin de là, il est la simple plénitude dont découlent toute
réalité, toute puissance, toute beauté, toute liberté, toute justice,
toute bonté, toute douceur et toute force.
Tous les discours
des théologiens, les tâtonnements des philosophes, les prières de la
liturgie, ne viseraient donc que ce point unique, dans son absolue
simplicité.
Il faudrait toujours se souvenir de cela lorsque nous parlons de Dieu, et à Dieu.


